Faire face
Kelani Abass & M'barek Bouhchichi
Il y a des visages que l’histoire a voulu effacer ou qu’elle n’a pas su préserver. Des noms relégués aux marges des livres, des corps que le temps a lentement rendus invisibles. Faire face est une exposition qui convoque ces présences — non pour les figer dans le marbre de la commémoration, mais pour les restituer dans toute leur vivacité, leur complexité, leur résistance.
M’barek Bouhchichi et Kelani Abass ne se ressemblent pas. L’un travaille au Maroc, sur des feuilles de caoutchouc tendues comme des peaux ; l’autre au Nigéria, avec des casiers typographiques hérités de l’imprimerie paternelle. Leurs matières sont différentes, leurs origines géographiques aussi. Pourtant, quelque chose d’essentiel les réunit : tous deux font de la mémoire l’outil de leur quête, et du portrait un acte politique.
Chez M’barek Bouhchichi, la peinture surgit sur un fond jaune vif, qui refuse toute neutralité. Sur ce fond tendu, des visages apparaissent : ceux de personnalités noires, inconnues ou célèbres, qui ont traversé et façonné l’histoire souvent dans l’ombre des récits dominants.
Le caoutchouc, matière industrielle et coloniale par excellence, se retourne ici contre sa propre origine et devient support de réparation symbolique : la violence extraite de la matière est mise au service de ceux qu’elle a contribué à effacer.
Les portraits ne sont pas des monuments — ce sont des présences qui nous regardent en retour.
Kelani Abass opère une archéologie du sensible. Dans ses casiers de typographe — plateaux à compartiments où l’imprimeur range ses caractères en plomb —, il dispose photographies d’archives, fragments peints, traces du quotidien nigérian. Chaque casier est à la fois reliquaire et palimpseste : il tient ensemble les images sans les laisser se fondre les unes dans les autres, chaque remémoration gardant sa singularité. À cela s’ajoutent ses portraits au tampon encreur, impressions répétées jusqu’à l’épuisement du geste — comme si la vérité d’un visage ne pouvait surgir qu’à force d’insistance.
Les deux artistes partagent la même méfiance envers l’oubli organisé. Faire face réunit leurs œuvres pour laisser résonner leurs différences — entre le Maroc et le Nigeria, entre la couleur qui crie et la matière qui murmure. Deux langages distincts, une même exigence : rendre aux visages effacés la puissance de leur regard.
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