M'BAREK BOUHCHICHI
CORPS DE MÉMOIRE
M’Barek Bouhchichi redonne voix et visage à celles et ceux que l’histoire a effacés. À travers des portraits en technique mixte et des sculptures inspirées du tribulum – outil agricole ancestral du bassin méditerranéen – l’artiste marocain tisse des récits mêlant mémoire individuelle, histoire collective et héritages invisibles.
Les portraits sont réalisés sur un support en caoutchouc, matériau industriel chargé d’histoire. Exploité massivement pendant la colonisation, notamment en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, le caoutchouc évoque les logiques extractivistes qui, au profit des empires coloniaux, ont exploité corps et territoires africains. Le choix de cette matière n’est pas anodin : il inscrit la mémoire dans une matière blessée, mais aussi souple, résistante, marquée d’usure – à l’image des figures qu’elle porte.
Ces portraits rendent hommage à des personnalités noires souvent absentes des récits officiels : Severiano de Heredia, métis élu notamment président du conseil de Paris ; Blaise Diagne, premier député africain noir ; Eugénie Éboué-Tell, pionnière parmi les femmes noires parlementaires ; Louisy Mathieu, esclave affranchi devenu député en 1848. Bouhchichi célèbre également des intellectuelles, telles que Paulette Nardal, Suzanne Césaire et Alice Mathieu-Dubois.
Présentés sur des fonds unis, souvent d’un jaune saturé, ces portraits évoquent la publicité Banania, une icône publicitaire coloniale française représentant un tirailleur sénégalais au sourire figé, réduit à une caricature docile. Cette image publicitaire a largement contribué à naturaliser des représentations paternalistes et caricaturales des populations noires, confinées dans un rôle de servitude joyeuse. Bouhchichi détourne cette imagerie, vidant le fond de sa charge exotisante pour y faire émerger, à la place, une présence pleine, une intensité du regard. Ce jaune n’est plus un décor folklorique : il devient un espace de confrontation, entre stéréotype et dignité réaffirmée.
Dans des formats plus petits, l’artiste donne aussi à voir des visages contemporains, qu’il qualifie de « noirs d’aujourd’hui ». Ces portraits silencieux, sans ancrage spatial, résonnent comme des présences suspendues – à la fois incarnées et absentes, témoins d’une identité sans cesse réécrite, fracturée, fragmentaire.
L’absence de représentation du corps noir dans son enfance, puis dans les écoles d’art, a conduit Bouhchichi à inventer sa propre grammaire visuelle. À travers un langage pictural singulier mêlant goudron, acrylique, pigments irisés, il brise la silhouette noire unifiée, révélant des nuances mouvantes, des ombres bleutées, une lumière intérieure qui résiste aux assignations.
Ses œuvres ne montrent pas le corps noir : elles le construisent comme un signe, une énigme, un lieu de tension entre visibilité et effacement. Mains isolées, visages tronqués, empreintes à peine lisibles : autant de figures qui, loin de figer une identité, en révèlent les éclats, les silences, les discontinuités. Dans cette esthétique du morcellement, le spectateur est invité non pas à « reconnaître », mais à reconstruire, à interroger la charge symbolique des corps.
Les sculptures en forme de tribulum prolongent cette réflexion. Fabriqués en laiton, alliage de cuivre et de zinc, ces objets détournent un outil agraire pour en faire un véritable support d’inscription historique et poétique. Le laiton, par sa couleur dorée et sa malléabilité, évoque à la fois la préciosité et la transformation. S’il contient du cuivre – matériau lourdement exploité en Afrique, notamment en Zambie et en République Démocratique du Congo – le laiton en tempère la rugosité brute, introduisant une dimension plus symbolique. Il incarne physiquement les blessures et résistances des corps et des territoires africains, transformés en ressources au service d’intérêts extérieurs. Alliage conducteur, le laiton devient ici un vecteur de mémoire.
En réinvestissant la forme du tribulum, Bouhchichi convoque aussi des traditions d’écriture suspendue : les Mu’allaqât préislamiques, ces poèmes accrochés aux murs de la Kaaba, ou encore la literatura de cordel sud-américaine, avec ses récits populaires suspendus à des fils. Posés au sol comme des stèles, les tribulums de Bouhchichi sont des livres ouverts aux marges, où l’histoire se réécrit au contact des luttes et des chants.
L’œuvre de Bouhchichi n’est ni nostalgique ni didactique. Elle est un acte de reconnaissance, une manière de faire place à ceux que la mémoire oublieuse a effacés. Par la lumière, la matière, la parole et le silence, Bouhchichi réinvente un espace de reconnaissance où corps noirs, voix marginalisées et cultures minorées retrouvent dignité, force et présence. Son art est une réparation profonde, un pont entre l’histoire et un futur réinventé.
Cordélia de Brosses – Seybah Dagoma